25 février 2018

Roman-photo ou roman-photos ?

Je me suis longtemps posé la question, qui peut sembler anecdotique à première vue, de la manière dont il fallait écrire « roman-photo ». D’ailleurs, je pense que si on relit les articles que j’ai publiés sur le blog, on observera une orthographe un peu fluctuante…

C’est que je trouve que la question n’est pas simple, et qu’y répondre nécessite de s’interroger sur la nature même de ce média, de ce moyen d’expression qu’est le roman-photo.

Commençons par répondre simplement à la question : il semble reconnu qu’il faille écrire « un roman-photo » sans « s », le pluriel étant « des romans-photos » avec un « s » à roman et à photo (d’après Larousse en ligne ou Wikipédia). On trouve parfois un pluriel avec un « s » à « photos » uniquement (voir références en fin d’article). Peut-être des adeptes de la réforme de l’orthographe de 1989 ?

Alors pourquoi hésitais-je ? Et pourquoi continué-je d’hésiter ? Pourquoi écrivis-je plus d’une fois « un roman-photos » et au pluriel « des romans-photos » alors même que je connaissais la règle ?

Eh bien tout dépend de ce que l’on veut mettre derrière le mot « photo ». Car « photo » est une abréviation d’un mot plus long… et là, il y a plusieurs possibilités. « Photo » peut désigner « photographie », « photographique », « photographié »… D’autres solutions sont également possibles, comme « photographe », mais je ne les examinerai pas.

Intuitivement, c’est la première solution qui me semblait la plus naturelle. Une photo, c’est une image photographique, une photographie. Et si on considère que photo signifie photographie, alors ma question du pluriel à « photo » prend tout son sens : car par définition, un roman-photo se compose de plusieurs photographies ! Une photographie peut raconter une histoire, mais un roman-photo est une histoire dont la narration est conduite par une succession de photographies. Il ne peut pas y avoir de roman-photo sans pluralité de photos, sans séquentialité (même si une séquence ne suffit pas à faire un roman-photo). Bref, l’idée de mettre un « s » à « roman-photo » était de rappeler, dans la désignation même du média, sa définition : un roman-photos est un roman composé de plusieurs photos ! C’est logique, c’est clair, c’est beau. Au pluriel, il y a plusieurs romans composés de plusieurs photos, donc on doit écrire « des romans-photos ».

Sauf que… ça fait un mot composé dont le singulier s’écrit avec un « s », et ça, même si c’est conceptuellement intéressant, ça gène un peu aux entournures. Ça ressemble à une exception et même s’il y a plein d’exceptions dans la langue française, quand on peut les éviter en orthographe, il vaut mieux les éviter. Non ? Eh bien non, je ne pense pas. Si la raison de l’absence de « s » était uniquement due à une recherche de simplicité orthographique, alors je ne serais pas d’accord. Un « roman-photographie » sans « s », c’est absurde. Je n’arrive pas à m’y faire.

Sauf que là où ça se complique, c’est que l’on peut arguer que « photo » est l’abréviation d’un autre mot : « photographique » ! Le roman-photo serait alors le roman photographique… et le mot est construit sur le modèle du « roman historique » ou du « roman graphique » dont on peut considérer d’ailleurs que le roman-photo n’est qu’une sous-catégorie (en admettant que le roman graphique soit l’ensemble des narrations dont une succession d’images conduisent la narration quelle que soit la nature de l’image : dessin, photo etc.).

Si photo signifie photographique, alors le roman-photo ne doit pas porter de « s » au singulier. C’est simple. Mais c’est dommage : on perd cette idée que j’aimais bien, à savoir que le roman-photo est composé de plusieurs photos. Et puis, intuitivement, est-ce que tout le monde a bien conscience que « roman-photo » signifie « roman photographique » et pas « roman-avec-des-photographies » ? Je doute… Je doute d’autant plus qu’on lit parfois « photo-roman » à la place de « roman-photo », et là, c’est évident que photo ne signifie pas photographique mais « photos ». Non ? Pas sûr dans le fond… En anglais, on met bien l’adjectif avant le nom et on parle par exemple de « graphic novel ». Et puis « ciné-roman » signifie bien « roman-cinématographique »… L’usage des mots tend à les éloigner de leur construction logique initiale.

Jusqu’alors je me suis interrogé sur le sens de l’abréviation « photo ». Mais une autre information importante mérite d’être signalée : roman graphique comme roman historique n’ont pas de trait d’union, alors que roman-photo a un trait d’union ! L’argument est de poids. Suffit-il pour rejeter l’idée que roman-photo est l’abréviation de roman photographique ?

Alors, poursuivant ma réflexion, je me suis naturellement penché sur un autre média très proche du roman-photo : la bande dessinée (ou BD, ou bédé). Et il faut constater qu’on ne parle ni de « bande-dessins » (avec des dessins au pluriel) ni de « roman-dessins ». Notons au passage que l’expression « roman dessiné » existe : elle est utilisée pour désigner les romans graphiques dessinés (on appellerait ça des BD aujourd’hui) qui figuraient dans les magazines féminins qui publiaient des roman-photos. Pour moi, roman dessiné et bande dessinée désignent la même chose : un art narratif dans lequel une succession de dessins mène la narration. Alors par analogie, le terme « roman-photo » ne désigne-t-il pas le « roman photographié » plutôt que le « roman-photographies » ou le « roman photographique » ?

On peut douter de la pertinence de cette solution. Imaginons une photo : la photo d’un livre de Jules Verne, c’est à dire d’un roman. Eh bien c’est un roman photographié. De même que le dessin d’un livre est un roman dessiné. Ne peut-il pas y avoir confusion ? Mais une autre raison tend à exclure l’idée que roman-photo serait la contraction de roman photographié : c’est à nouveau l’orthographe. La bande dessinée ne prend pas de trait d’union, tout comme le roman graphique ou le dessin animé. Donc le roman photographié, s’il existe, ne devrait pas non plus prendre de trait d’union.

Il est intéressant de s’arrêter quelques secondes sur ce trait d’union. Je me suis demandé s’il ne pouvait pas faire la différence entre les termes qui désignent un genre littéraire, et ceux qui désignent un moyen d’expression. Le roman historique est un genre, comme le roman à l’eau de rose, et pas un moyen d’expression (ce ne sont pas des « historiques » qui conduisent la narration). Le roman-photo est un moyen d’expression qui peut raconter plusieurs types d’histoires, et si on l’assimile souvent au genre « romance à l’eau de rose », c’est par paresse, car il existe (ou il peut exister) des roman-photos bien différents. Il peut y avoir un roman-photo historique. C’est le cas de Pauline à Paris, et c’est justement l’objet de mes chroniques de parler des roman-photos atypiques !

Donc le trait d’union joue un rôle. C’est grâce à lui que l’on passe de la photo d’un roman à un roman-photo. Il est important pour que le sens du mot composé ne soit pas uniquement la somme du sens de chacun des mots qui le composent. Le tout n’est pas égal à la somme des parties, et le trait forme une union qui n’est pas une juxtaposition. Le trait d’union pourrait alors signaler la différence entre un moyen d’expression, le roman-photo, et un genre, le roman à l’eau de rose. Sauf que… la bédé est un moyen d’expression, elle aussi, et « bande dessinée » ne porte pas de trait d’union. On ne s’en sort pas.

En conclusion, j’ai fini par me résoudre à écrire « roman-photo » sans « s ». Et pourtant… j’aimais bien l’idée du roman-photos avec plein de photos dedans, comme on pourrait parler du roman-dessins avec plein de dessins dedans. Comme dans les yaourts aux fruits avec des vrais morceaux de fruits dedans. Des images nombreuses qui conduisent des narrations et qui se distinguent immédiatement des autres arts graphiques que sont la photographie, le dessin, la peinture etc.

 

Quelques références :

Larousse en ligne, Wikipédia et tous les dictionnaires en ligne que j’ai pu consulter s’accordent pour dire qu’il faut écrire roman-photo au singulier et romans-photos au pluriel.

Mais il y a des exceptions. Ainsi, le titre d’un livre de Fabien Lecœuvre et Bruno Takodjerad, Les Années roman-photos, H. Veyrier, Paris, 1991. De même le site http://www.roman-photos.info/ propose de créer des « roman-photos » personnalisés… avec un « s » à « photo » uniquement. Enfin, sur la page d’accueil du site du magazine Nous Deux, https://www.nousdeux.fr/roman-photos, on trouve aussi bien « roman photos », « roman-photos », « romans photos » ou encore « roman-photo ». Orthographe fluctuante et pluriels divers au temple du roman-photo (on se permet beaucoup de liberté chez Nous Deux !), mais la dominante est de ne pas mettre le trait d’union.

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